Author: Jean Winand

What makes the humanities so important?

Dans cette interview, réalisée dans la foulée de la Conférence Mondiale des Humanités qui s’est tenue à Liège en août 2017, je reviens sur l’importance du rôle des sciences humaines et sociales dans notre société. Je suis convaincu que les humanités, parce qu’elles encouragent notamment l’exercice de l’esprit critique, sont plus que jamais indispensables pour donner du sens au monde dans lequel nous vivons. Cette thématique est aujourd’hui une préoccupation centrale de la Chaire UNESCO Pour une science ouverte ! Les humanités au carrefour de l’interdisciplinarité.


Fake news et fabrication de faits : une très vieille histoire

En dehors des opérations militaires qui se déroulent en direct sous nos yeux, la guerre brutale imposée par la Russie à l’Ukraine est aussi une bataille de et pour l’information. Il y a belle lurette qu’on sait que l’information neutre et objective est au mieux un but à atteindre, qu’elle est condamnée à rester précisément cela, un objectif inatteignable, même par ceux qui y consacrent toutes leurs ressources dans le meilleur esprit de transparence et dans une recherche sincère de la vérité. Je parle ici d’informations mettant en cause un jugement humain, et non des vérités de nature scientifique sur lesquelles les esprits normalement constitués s’entendent, comme c’est le cas, par exemple, dans le domaine de la logique, de l’algèbre ou de la géométrie.

Le traitement de l’information suppose à tout le moins deux étapes : tout d’abord, il faut pouvoir identifier les faits qui font partie de la question qu’on veut traiter ; ensuite, il faut une méthode pour les analyser et en tirer un enseignement.

Dans les milieux scientifiques, on peut – et c’est finalement assez banal – ne pas être d’accord sur les conclusions, mais il y a en principe un large accord sur les faits. Une précision s’impose immédiatement : ce n’est pas parce qu’un fait existe qu’il fait nécessairement partie de l’équation qu’on veut traiter. Cela relève de la seconde étape du processus scientifique. Mais au moins, les spécialistes d’un domaine s’entendent sur ce qu’est une donnée, celle-ci pouvant revêtir plusieurs formes.

Il y a quelques années, le monde a découvert – ou plutôt a fait mine de découvrir – que les faits n’étaient pas les mêmes pour tout le monde. Ce moment est même assez précisément daté puisqu’il correspond à la conférence de presse donnée le 22 janvier 2017 par Kellyanne Conway. Ce jour-là, la conseillère de Donald Trump tenta de justifier les propos tenus le jour précédent par Sean Spicer, attaché de presse de la Maison Blanche, sur le nombre de participants à la cérémonie d’investiture du nouveau président en avançant que ce dernier avait juste produit des faits alternatifs (alternative facts).

La manipulation des faits connaît de nombreuses formes. On ne cherchera pas à en établir ici la typologie. On peut à tout le moins distinguer trois grands principes : la négation ou l’omission des faits, la déformation des faits, et l’invention de faits. Loin d’être un phénomène récent, ces trois procédés sont, hélas, bien attestés dans l’histoire de l’humanité. La bataille pour l’information a toujours été au cœur des luttes de pouvoir quel qu’il soit – politique, économique, culturel, symbolique de manière générale. Quelques exemples, peu connus ou oubliés, suffiront à rafraîchir les mémoires.

Omettre des faits gênants pour l’idéologie du moment est un vieux procédé. C’est ainsi qu’en Égypte ancienne, la très célèbre liste des rois conservée à Abydos passe sciemment sous silence les rois de la période amarnienne (dont Akhénaton et Toutankhamon), coupable de déviance idéologique. La damnatio memoriae pouvait prendre des formes moins subtiles ; ainsi les monuments portent fréquemment des marques de martelages destinés à effacer (« vaporiser » aurait dit Orwell dans 1984) le nom de divinités ou de souverains dont on voulait supprimer toute trace.

La réfection des photos officielles pour tenir compte des ajustements opérés parmi les sphères dirigeantes sera une grande spécialité de l’URSS. De ce point de vue, l’invisibilisation du conflit ukrainien dans la presse russe renoue avec une tradition solidement établie.

L’invention de faits pour soutenir une théorie remonte également très haut dans le temps. L’imagination est ici au pouvoir tant les procédés ont pu varier. Parmi les cas les plus célèbres dans le monde occidental, on citera la donation de Constantin, qui servit à l’Église d’argument pour asseoir son pouvoir temporel, ou le Protocole des sages de Sion, un faux du début du XXe siècle qui servit à établir dans les consciences l’idée d’un complot judéo-maçonnique de conquête du monde.

Un cas moins connu est celui d’Annius de Viterbe (1437-1502). Dans son œuvre majeure, Les Antiquités variées, il publia les originaux complets des grands historiens de l’Antiquité, non seulement classique, mais orientale, ce qui lui conféra une gloire immense. De nombreux humanistes et historiens de la Renaissance puisèrent dans cette œuvre le matériel pour servir leurs propres fantasmes ou les rêves de gloire de leurs généreux patrons. Il fallut quelque temps pour se rendre compte qu’Annius était un faussaire, au demeurant pas toujours très habile, et que tous ses textes avaient été créés de toutes pièces.

Des faits inventés sont parfois propagés par des auteurs de bonne foi. C’est ainsi qu’Hérodote se fit l’écho d’un périple autour de l’Afrique qui aurait été réalisé par des navigateurs phéniciens à la demande du pharaon Néchao II (610-595). Au début du XXe siècle, en revanche, le fils de l’égyptologue Urbain Bouriant, composa un faux texte hiéroglyphique racontant l’épopée, qu’il fit graver sur deux scarabées de pierre. Il proposa alors les deux pièces à la vente prétendant qu’elles provenaient d’un chantier de fouilles dirigé par son père. Le but était ici mercantile, et non idéologique. C’est généralement la raison d’être de tous les faux qui circulent sur le marché de l’art.

Même si les procédés sont parfois les mêmes, les buts sont différents.

Ce qui réclame une action immédiate, parce qu’il y a urgence, ce sont les faux (par omission, déformation ou fabrication) réalisés pour tromper le public et l’induire à adopter un comportement conforme aux intérêts du faussaire, par un exemple un État.

Notre époque ne fabrique peut-être pas davantage de faits alternatifs que dans le passé, mais ils reçoivent un plus large accueil, à tout le moins, pour deux raisons majeures. D’une part, les nouvelles techniques de l’information (réseaux sociaux notamment) offrent des possibilités de diffusion encore jamais atteintes, en fait pratiquement illimitées. D’autre part, les filtres qui existaient auparavant entre une opinion et sa diffusion potentielle ont totalement disparu. N’importe qui est désormais libre de publier n’importe quoi sur n’importe quel sujet, sans aucune relecture ou évaluation par un tiers. Dans le flot d’informations continu auquel nous sommes confrontés, les opinions des uns et des autres reçoivent un traitement indifférencié. Le meilleur y côtoie le pire sans qu’on soit en mesure de faire le tri en dehors de son petit champ d’expérience personnel.

Cet état de fait pose une redoutable question à nos systèmes démocratiques, qui reposent tout entier sur l’information concrète des citoyens, lesquels sont amenés à se prononcer régulièrement, via des élections, sur les grandes orientations du pays.

Loin de dire la vérité – notre mission n’est pas de dicter un catéchisme –, les universités ont un rôle majeur à jouer en insistant sur la méthode scientifique, et donc sur ce qui est un préalable à toute démonstration, la recherche des faits, leur vérification et l’établissement de leur authenticité.

C’est dans cette recherche sur la construction des savoirs que la Chaire UNESCO de l’ULiège est activement engagée. Les circonstances présentes en montrent chaque jour l’impérieuse nécessité.

La science, la morale et la vertu

La liberté de chercher et d’enseigner sera-t-elle toujours garantie demain ? Question qui pourrait passer pour théorique. Et pourtant. Les signes peu rassurants se multiplient. Ils ont en commun d’exclure, en refusant toute forme de dialogue, tout ce qui s’écarterait un tant soit peu de ce qu’il faut bien appeler un nouvel ordre moral dont le catéchisme se précise chaque jour. Sous le couvert de la défense de groupes identitaires, des conférences, des colloques, des séminaires sont annulés, des filières d’études sont menacées d’extinction, des thèmes de recherche sont contestés, des professeurs ont parfois été poussés à la démission sous la pression virulente des réseaux sociaux qui – il faut bien le reconnaître – ont eu raison de la couardise de certaines autorités universitaires.

En matière culturelle, la bien-pensance actuelle, qui ne conçoit le présent qu’au présent, c’est-à-dire sans aucune épaisseur historique, bannit des réseaux sociaux toute représentation où pointerait le bout d’un sein, confondant art et pornographie. Rien n’y échappe. Comme le faisait remarquer Laurent Petitgirard, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, les algorithmes des grandes plateformes du web ont censuré la vénus paléolithique de Willendorf pour atteinte à la pudeur. Des œuvres de Delacroix, Rubens ou Courbet ont subi le même sort. On peut donc légitimement se demander s’il sera encore possible demain d’enseigner certains pans de l’histoire de l’art. Aux États-Unis, dans des universités dites prestigieuses (Ivy Ligue), l’enseignement de l’histoire de l’art de la Renaissance a été contesté au motif qu’on n’y faisait état que d’œuvres de mâles européens blancs. Qu’y faire si le corpus est ainsi constitué ? Ferait-on les mêmes reproches, pourtant tout aussi fondés, à l’histoire de l’art africain, de l’art asiatique ou méso-américain ? Dans un domaine qui m’est plus familier, des collègues ont vu la légitimité de leur enseignement sur l’Égypte ancienne contesté : en tant qu’Occidentaux, ils commettraient une forme d’appropriation culturelle ! À ce tarif, qui aura encore la légitimité de parler de quoi que ce soit en dehors de ce qui concerne son pré carré, lequel, en vertu de la loi du morcellement infini où nous sommes engagés, sera de plus en plus petit ? Un tel repli sur soi – qui condamnerait les Wallons à ne parler que des choses wallonnes, mais un Liégeois pourra-t-il encore émettre un avis autorisé sur la Wallonie picarde ? – a de quoi inquiéter.

Certes on peut – et on doit – toujours se questionner sur les biais sur lesquels reposent nos connaissances, parfois nos certitudes. Analyser et prendre conscience d’un prisme déformant, d’une épistémologie culturellement située est éminemment sain. Refuser la culture du débat, lancer l’anathème sur autrui sans entendre ses arguments, être sûr par avance de détenir la vérité, se poser en gardien de la morale est tout le contraire de la position que doit défendre l’université. Nier un fait historique, une vérité scientifique ne suffit pas – encore heureux ! – à les faire disparaître de la réalité.

Dans cette chasse aux sorcières qui prend des formes diverses, parfois proches de l’Inquisition, les universités ont une responsabilité toute spéciale. D’abord en luttant contre toute forme d’intimidation qui limiterait leur liberté, ensuite en mettant tout en œuvre pour dégonfler les baudruches et combattre la dictature des opinions. Dans ce combat de longue haleine, la Chaire UNESCO, qui place la construction des savoirs au centre de ses missions, met en avant l’explicitation de la méthode scientifique. Loin de vouloir imposer des vérités – même celles dont on serait pleinement convaincu (comme la rotondité de la terre) – en usant d’une position de surplomb ou d’un argument d’autorité, il paraît préférable de convaincre en faisant la démonstration que nos affirmations sont le contraire des opinions, qu’elles s’ancrent dans un corpus de faits, lequel sert de fondement à un raisonnement guidé par l’esprit critique.

La culture au cœur de la créativité de l’Université

L’université est traditionnellement pensée comme un lieu où se font la recherche et l’enseignement. La spécificité de l’université par rapport aux autres types de formation réside dans la complémentarité, l’imbrication devrait-on dire, entre enseignement et recherche. On a coutume de dire, à juste titre, que la recherche nourrit l’enseignement, mais l’inverse est également vrai. Combien de fois un enseignant-chercheur n’a-t-il pas été amené à revoir une démonstration, un argument ou un point de détail après un exposé devant une classe, lors d’un séminaire ? Ce qui paraissait jusque-là fluide et logique, devient tout d’un coup moins convaincant. Une remarque, une question d’un étudiant suffit parfois aussi à nous révéler que les choses ne sont pas aussi « bétonnées » qu’on aurait voulu le croire dans l’isolement de son bureau.

Cette conception traditionnelle de l’université – deux faces d’une même pièce – passe pourtant à côté de quelque chose d’essentiel, dont nos aînés étaient cependant conscients : le rôle de la culture et de la pratique artistique dans l’éveil et le développement de la créativité. Au nom d’une supposée rentabilité immédiate de disciplines jugées directement utiles, l’épanouissement des facultés artistiques a été relégué à la sphère privée, en dehors de l’école. Une heure de musique ou de dessin par semaine – et encore, pas dans tous les établissements – est au mieux un cache-sexe sur la grande misère de l’enseignement de la culture et des arts. Je laisse à ceux qui font profession de réformer l’enseignement depuis plus d’un demi-siècle le loisir de méditer sur le côté profondément anti-démocratique d’un tel ostracisme.

À l’université, les choses ne vont pas mieux. Distraire quelques ECTS d’une formation qui en compte trois cents apparaît aux yeux de bien des enseignants, d’étudiants et de parents comme une perte de temps, pire comme une dévalorisation possible du diplôme tant convoité. Et pourtant, de nombreuses études, soutenues par des expériences pédagogiques innovantes, montrent régulièrement que l’ouverture d’esprit, la créativité, l’imagination des chercheurs sont soutenues, stimulées, galvanisées par la pratique régulière d’une discipline artistique.

À l’étranger, des expériences existent – parfois depuis longtemps – qui croisent sciences, techniques et démarches artistiques, comme Ars electronica fondé à Linz dès 1979 (Autriche). Dans le milieu académique, il faut mentionner le programme d’études de la Faculté de médecine de l’Université Yale, dont le but est d’améliorer les capacités d’observation et d’empathie des étudiants au travers d’une éducation humaniste et artistique. Les exemples pourraient être multipliés. À Paris, la Chaire Arts & Sciences de l’École Polytechnique, en collaboration avec l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs, a pour « ambition de rompre entre approches sensibles et objectives du réel, de créer de nouvelles articulations entre disciplines et d’expérimenter de nouvelles pratiques ». Plus près de nous, le Festival Impact (International Meeting in Performing Arts & Creative Technologies) du Théâtre de Liège est une expérience qui mériterait d’être amplifiée avec l’implication active de notre communauté universitaire.

Au moment, où l’on semble enfin prendre conscience de l’intérêt à croiser les disciplines, à stimuler le dialogue entre les sciences humaines, les sciences et techniques et les sciences du vivant, il est peut-être temps d’oser franchir un pas supplémentaire, et sortir du cadre étroit des disciplines académiques. En 2017 déjà, j’avais fait paraître un petit essai intitulé L’université à la croisée des chemins. Plaidoyer pour une université de la culture, dans lequel j’essayais de montrer le rôle des sciences humaines et de la culture de manière générale dans l’enseignement supérieur. Je continue à croire, plus que jamais dans ces temps troublés où nous manquons de points de repère, à la mission humaniste de l’université.

Un des objectifs de la Chaire UNESCO est d’interroger la construction des savoirs. L’art, et plus généralement, la culture en sont des vecteurs privilégiés. La citation de Montaigne reproduite ici insistait déjà sur la nécessité d’avoir une tête bien faite plutôt que bien pleine. Contrairement à ce qu’on croit généralement, Montaigne ne parlait pas tant de l’élève que des qualités requises d’un bon enseignant. À méditer … Ne serait-il pas enfin temps d’arrêter de croire que la qualité d’un enseignement s’évalue au nombre de cours et aux kilos de syllabus qui les accompagnent ?


Université et libertés

La liberté est une des valeurs cardinales de l’université.

La liberté académique tout d’abord, qui a été garantie de manière particulièrement forte en Belgique. Le législateur avait en effet voulu que les professeurs puissent accomplir leurs missions d’enseignement et de recherche sans interférences, notamment du politique, mais aussi – un point sensible au XIXe siècle – de l’Église. À une époque où certains sujets touchant à l’histoire, à la philosophie, à la nature ou au vivant étaient considérés comme potentiellement dangereux, la garantie d’indépendance donnée par l’État aux universités était un bien précieux.

La liberté de l’université doit pouvoir s’exercer sans entrave dans les domaines de la recherche et de l’enseignement : liberté de choisir ses thèmes de recherche, liberté de les traiter comme on croit devoir le faire. C’est cette liberté qui rend possible la recherche fondamentale, en dehors des pressions du politique ou des milieux industriels et économiques, qui pourraient pousser à ne s’intéresser qu’à des domaines susceptibles d’une application immédiate. Ces domaines méritent évidemment aussi l’attention de l’université – qu’on ne s’y trompe pas ! –, mais ils ne peuvent contenir à eux seuls la totalité de l’activité universitaire. Ce type de dérive conduirait inévitablement au déclin de la pensée et de la créativité.

Depuis quelques années, aux États-Unis, mais aussi dans plusieurs pays d’Europe, des événements scientifiques sont annulés, des cours supprimés, des filières menacées ; des enseignants sont parfois poussés à donner leur démission sous la pression de groupes minoritaires, mais bien organisés, qui entendent bannir toute forme de discussions et de débats qui pourraient contredire leur point de vue. Au nom d’une idéologie qui nie toute contextualisation historique, des disciplines relevant des champs de la littérature, de l’histoire ou de l’art sont en passe d’être condamnées en bloc à disparaître du paysage universitaire. Par ailleurs, la valeur et la pertinence de certaines formations ou recherches dans le domaine des sciences du vivant se voient contestées par d’aucuns qui se disent choqués qu’on puisse aborder certains thèmes, comme l’avortement, l’euthanasie, la recherche sur les cellules souches, la recherche en génétique, ou encore, dans les sciences naturelles, tout ce qui touche à la représentation du monde ou à l’évolution des espèces.

Par ailleurs, autre phénomène préoccupant, les discussions récentes sur le climat, l’aménagement du territoire et la crise sanitaire ont éclairé sous un jour particulièrement cru la distance qui peut exister entre des savoirs reposant sur la critique des sources selon une méthodologie scientifique et des opinions totalement hors sol largement diffusées, relayées et amplifiées sur les réseaux sociaux.

Faut-il s’en inquiéter ?

Sans doute. Certes, la propension de certains à proférer des âneries n’est pas un phénomène nouveau. Le comptoir du Café du commerce a régulièrement servi d’exutoire à ceux qui avaient tout compris avant tout le monde ou qui se sentaient brimés par ce qu’ils percevaient être l’idéologie dominante. Cela prêtait généralement à sourire, et ça n’allait jamais bien loin. Les réseaux sociaux ont radicalement changé la donne en assurant une diffusion maximale, planétaire parfois, à des propos qui n’auraient jadis atteint que quelques dizaines de personnes. Désormais, on peut espérer trouver l’âme sœur à des milliers de kilomètres et former ainsi petit à petit des réseaux, qui se transformeront en autant de bulles cognitives hermétiquement closes. Le sentiment d’avoir raison tout seuls face à la masse d’ignares qui nous entourent est en effet une drogue puissante d’autosatisfaction.

À côté de gens peu ou mal informés, on en rencontre d’autres qui usent des mêmes techniques à la poursuite d’objectifs sectaires et partisans. Ceux-ci sont évidemment plus dangereux que ceux-là.

Tout ceci ne serait pas encore trop grave si ces groupes se pliaient aux contraintes qui régissent les débats dans nos sociétés démocratiques. Quoi de plus normal, de plus sain en effet que le débat d’idées, aussi dur soit-il ? Or les mouvements revendicatifs dont il est ici question développent une stratégie d’intimidation qui impose le silence aux contradicteurs éventuels sous peine de lynchage social, peut-être plus tard de violences physiques. C’est tout simplement insupportable.

La liberté d’expression doit nous demeurer sacrée. Nos sociétés se sont constituées sur la culture du débat contradictoire. L’université est un des lieux privilégiés où l’entrechoquement des idées peut et doit avoir lieu de manière sereine. Il est rendu possible parce qu’on essaie de faire le départ entre ce qui ne serait qu’une opinion, certes respectable comme toutes les opinions, mais en dehors du champ de la connaissance, et la construction d’un savoir qui s’appuie sur des faits, des données vérifiables, et qui s’élabore suivant une méthode rigoureuse, falsifiable, vérifiable.

Supprimer des pans entiers de la connaissance, contraindre les chercheurs à renoncer à des thèmes de recherche, pratiquer l’amnésie historique, ou encore imposer unilatéralement des cadres conceptuels ne peut que conduire à l’obscurantisme, aux heures les plus noires de l’inquisition et des régimes totalitaires.

Stimuler les jeunes à garder un esprit ouvert sur le monde, leur transmettre bien sûr quelques savoirs, mais surtout les équiper du bagage qui leur permettra de construire par eux-mêmes les savoirs de demain, célébrer avec eux le doute méthodique, combattre sans relâche la pensée unique et toutes les formes de dictature de l’esprit, voilà la mission de l’Université, plus que jamais nécessaire. C’est aussi dans ce cadre que la Chaire UNESCO « Pour une science ouverte ! » entend déployer ses activités.

L’anglais à l’université


Le 24 juillet paraissait dans Le Monde une carte blanche signée de deux collègues canadiens qui s’inquiétaient de la place grandissante de l’anglais dans l’enseignement supérieur des pays non anglophones . Ou plutôt, comme le titre de l’article le suggère, les auteurs entendaient plutôt mettre l’accent sur la défense et la promotion de la langue française.

Depuis plusieurs décennies, en fait depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la place de l’anglais dans les échanges internationaux n’a cessé de croître. La politique, l’économie, le sport, le divertissement, tout semble aujourd’hui passer par l’anglais.

Première réflexion, faut-il s’en étonner ? Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire il y a environ cinq mille ans (les sources écrites ne vont guère au-delà), on constate qu’il y a toujours eu une langue dominante, ayant une utilisation dépassant – parfois largement – le cadre géographique de ses locuteurs naturels. L’accadien, idiome issu de la Mésopotamie, joua un temps ce rôle au Proche-Orient, puis ce fut le tour de l’araméen, du grec, du latin, du français, aujourd’hui de l’anglais. Ailleurs, le chinois, ou plus exactement l’écriture chinoise, est un vecteur de communication entre des peuples qui ne s’expriment pas tous en chinois.

On comprendra aisément qu’un être humain ne peut maitriser des dizaines, a fortiori des centaines de langues. Disposer d’une langue commune – une lingua franca – pour favoriser les échanges est donc une solution simple, adoptée naturellement un peu partout dans le monde.

Comment le choix de cette langue commune s’opère-t-il ? Il y a bien sûr des raisons politiques. La lingua franca a souvent été la langue des dominants. C’est particulièrement clair dans le cas de l’anglais ou du latin au temps de l’Empire romain. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. L’accadien s’est imposé au Proche-Orient à un moment où la Mésopotamie n’était pas un leader politique. Le grec a joui d’une audience suprarégionale à l’époque romaine alors qu’il était la langue des vaincus. Le français au XVIIIe siècle s’est imposé dans toutes les cours d’Europe alors même que son prestige politique était fort diminué. Même la campagne de Russie de 1812 n’a pas réussi à en bannir l’usage au sein de l’aristocratie russe, quand bien même on constate un certain reflux. Bref, des considérations autres que politiques, comme l’aura culturelle ou le dynamisme économique, peuvent jouer en faveur du statut d’une langue.

La domination de l’anglais dans le monde contemporain comporte toutefois des caractéristiques propres qu’on ne retrouve pas forcément avec d’autres langues aux époques antérieures. En effet, les langues ayant bénéficié d’un statut international comme le grec en Europe occidentale au temps de l’Empire romain, ou le français dans toute l’Europe, ne concernaient le plus souvent que l’élite, l’aristocratie et la grande bourgeoisie. Le peuple ne parlait, au mieux, que la langue nationale, le plus souvent le patois local. Aujourd’hui, notamment grâce aux moyens de communication modernes, l’anglais a réussi un taux de pénétration que l’accadien ou l’araméen n’eurent jamais en Égypte ancienne, que le grec n’atteignit jamais à Rome, et que le français n’eut évidemment jamais dans les campagnes de Silésie, de Moravie ou de Sibérie.

Seconde réflexion. Est-ce grave ? Je serai tenté de répondre à la fois oui et non. Tout dépend en effet de l’usage qu’on réserve d’une part à la langue internationale – quelle qu’elle soit – et de l’attention qu’on porte aux autres langues, la sienne d’abord, et puis celles qui nous entourent.

Il importe ici de faire une distinction forte entre ce qu’on appellera une langue de communication et une langue de culture. Pour cette part de l’humanité qui n’est pas anglophone, l’anglais est une langue de communication. Son rôle est essentiellement de permettre la circulation plus ou moins aisée d’informations, sans trop de distorsion. D’une certaine manière, au mieux le code en est-il univoque, au mieux cela fonctionne dans les échanges internationaux. La conséquence est l’émergence d’un anglais basique, pas toujours très élégant, au vocabulaire sans doute assez limité, avec une syntaxe et un style relativement simples à acquérir. Dans le pire des cas, les locuteurs venant d’horizons linguistiques différents en sont réduits à s’exprimer dans une bouillie linguistique qu’on désigne généralement sous le nom de globish.

Il va sans dire qu’il est impossible avec un tel medium de construire un énoncé un tant soit peu subtil. Pour cela, il faut faire appel à une langue de culture (ce que l’anglais est évidemment pour les anglophones), c’est-à-dire à une langue jouissant de toutes ses capacités de communication, riche de sa littérature, de son passé multiséculaire, une langue qui est le résultat d’une lente et longue sédimentation, enrichie d’apports extérieurs, complexe dans ses registres d’expression, dans la polyphonie de son lexique, une langue enfin qui, par ses ressources propres, permet à ses locuteurs de penser pleinement et d’imaginer l’avenir.

Depuis la fin du siècle dernier, on sent une poussée dans les universités non anglophones à adopter l’anglais en tout ou en partie. Les raisons évoquées sont bien connues, qui peuvent se résumer comme étant les conséquences de la mondialisation. La littérature scientifique étant majoritairement en anglais – du moins dans certains domaines – il est nécessaire de maîtriser cette langue pour y avoir accès. Dès lors, mieux vaut écrire soi-même en anglais si l’on veut être lu. Par conséquent – ainsi va le raisonnement –, il n’est pas plus mal de faire les cours en anglais, ce qui aura comme double avantage de mieux préparer les étudiants locaux et d’attirer les étudiants étrangers qui ne se déplaceraient pas pour suivre un cursus en italien, en français, en espagnol ou en polonais.

Certains pays ont été plus militants que d’autres dans cette marche forcée vers le tout à l’anglais. Si les pays scandinaves sont réputés pour leur maitrise de la langue de Shakespeare, cela ne signifie pas pour autant qu’ils ont définitivement renoncé à leurs langues nationales, qui restent présentes dans l’enseignement supérieur. En revanche, plusieurs universités néerlandaises ont souhaité aller plus loin dans ce qui apparaît pourtant aux yeux de certains comme un processus d’acculturation. On y est en effet passé d’une politique par défaut de l’enseignement en « néerlandais, sauf si » à en « anglais, sauf si ». Les conséquences en sont le dépérissement du néerlandais en tant que langue scientifique et une perte de communication entre les élites et la population dans certains domaines techniques.

Sans surprise, ce sont les pays où la langue nationale jouit (encore) d’un prestige fort sur le plan international que la résistance est la plus forte. L’espagnol, dont l’influence est majeure en Amérique latine et jusque dans certains États des États-Unis, et le français sont aux avant-postes. Leur attitude oscille entre un certain pragmatisme, qui reconnaît les contraintes du monde globalisé, et un sentiment de fierté nationale, dont la défense de la langue est une des composantes. Dans les universités francophones, l’anglais s’est tranquillement installé, une progression lente, mais régulière, balisée dans la plupart des pays par une réglementation sur l’emploi des langues dans l’enseignement. Dans les laboratoires de recherche – toutes disciplines confondues il faut le souligner –, l’anglais s’est imposé dès lors que les équipes sont formées de chercheurs venant d’horizons linguistiques différents, ce qui est généralement le cas.

Dans l’enseignement, les choses sont plus complexes. La demande est forte pour offrir des cursus totalement en anglais (full English). Elle est soutenue de multiples parts : les étudiants tout d’abord (et leurs parents), qui y voient un bénéfice pour leur parcours professionnel, par les membres de l’université ensuite, notamment ceux qui maîtrisent mal le français et qui doivent dispenser un enseignement, les autorités universitaires aussi qui y voient la possibilité d’augmenter le recrutement des étudiants internationaux et d’accroitre l’attractivité de leur établissement pour les chercheurs et les enseignants. Cerise sur le gâteau, la généralisation de l’anglais à tous les étages permettrait certainement de gagner quelques places dans les rankings internationaux, dont les modèles de référence sont très largement dictés par le monde anglo-saxon. Le monde politique, enfin, poussé en cela par les milieux économiques et industriels, est favorable à une ouverture grandissante vers l’anglais, même s’il est un peu gêné aux entournures par une posture en faveur de la défense du français, évidemment plus perceptible en Belgique francophone pour les raisons que l’on sait.

Alors que penser de tout cela ? La voie que l’on devrait suivre est nécessairement étroite, difficile et intellectuellement exigeante. Elle passe par un plurilinguisme bien compris. Le tout à l’anglais offre une réponse simple à une question complexe. De même que le langage de la mathématique est universel, sans perte de compréhension pour ceux qui le maitrise, de même l’anglais serait pour certains la forme de communication universelle, procurant des avantages similaires. Grave erreur. Ce serait en effet confondre un moyen de communication logique – ce qu’est la mathématique – avec une langue de communication à vocation suprarégionale, comme l’anglais. Les lubies des philosophes du Siècle des Lumières sur la langue ou l’écriture universelle sont là pour nous le rappeler. Mais on ne guérit aussi aisément du mythe de Babel ! Deuxième conséquence, la généralisation d’une seule langue amènerait immanquablement un appauvrissement de la pensée. En effet, la manière de penser est en partie formée par le medium linguistique. Toute perte de diversité linguistique contribue à une uniformisation et donc une banalisation de la pensée. Avec la diffusion d’une langue, se répand aussi une culture qui tend à gommer et à niveler les cultures sur lesquelles elle s’impose. C’est en cela qu’on peut dire d’une langue qu’elle est impérialiste.

Les systèmes d’évaluation de la recherche et de l’enseignement n’ont déjà que trop la propension à diffuser et donc à appliquer partout les mêmes standards. Cela touche les thèmes de recherche – pour certains domaines, partout les mêmes – et les méthodes de recherche qui tendent à suivre des protocoles uniformément définis. Bref, tout cela pourrait à terme générer une recherche et un enseignement terriblement ennuyeux, ternes, gris, insipides.

En ces matières comme en d’autres, il faut préserver de la diversité. La langue peut y contribuer puissamment par sa capacité à évoquer et générer des espaces mentaux différents. Bien sûr, dans le monde contemporain, l’anglais s’est imposé comme le moyen de communication par défaut. Prenons-le donc pour ce qu’il est. Un peu comme le permis de conduire pour les voitures. Il faut bien l’avoir, mais dans beaucoup de professions, il faudra en plus acquérir un autre type de permis pour conduire d’autres véhicules. Cultivons donc notre langue, c’est une de nos richesses. Contrairement à ce qu’on pourrait croire un peu vite, des étudiants étrangers sont encore attirés par la possibilité de faire des études en français plutôt que de suivre un programme passe-partout en anglais. Plutôt que le fast food linguistique globalisé, certains préfèrent la langue du terroir. Elle a incontestablement plus de saveur.

Et puis intéressons-nous aussi à d’autres langues, à toutes les langues, celles qui nous entourent en Europe pour commencer, et puis les autres. Apprendre une langue, c’est aussi se familiariser avec la culture de l’autre. C’est aller au-delà de la barrière superficielle que donne le faux sentiment de familiarité de deux individus qui baragouinent un peu d’anglais.


Frédéric Mérand & Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, Francophonie : « Québécois et Européens doivent soutenir le français à l’université », dans Le Monde, 18 juillet 2021

Des musées à l’Université ! Quelle drôle d’idée !

On ne le sait sans doute pas assez, mais comme beaucoup d’autres institutions d’enseignement supérieur de par le monde, l’Université de Liège abrite en son sein des collections ayant une valeur patrimoniale remarquable. Et cela dans tous les domaines de la science : botanique, minéralogie, paléontologie, tératologie animale, anatomie humaine, insectes, histoire des techniques, histoire naturelle au sens large, mais aussi préhistoire, papyrologie, épigraphie, histoire de l’art, sans oublier notre réserve précieuse de manuscrits, incunables et imprimés des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

On pourrait se demander ce qui pousse les institutions universitaires à consacrer des moyens parfois importants en infrastructures et en ressources humaines pour conserver des spécimens de la nature ou des artefacts humains alors que, comme on l’entend parfois, une digitalisation à haute définition permettrait au travers d’une base de données de mettre nos collections facilement à disposition des étudiants, des chercheurs et du grand public. Après tout, la crise sanitaire nous a montré qu’il était possible de faire (presque) tout à distance !

Un des plus anciens manuscrits des collections de la bibliothèque de l’Université de Liège. Saint Jérôme, Liber quaestionum Hebraicarum – Bède dit le Vénérable, Quaestiones in libros regum, c. 830-834, manuscrit sur parchemin, Abbaye de Saint-Trond, ms 306.

La question posée ainsi un peu brutalement met en lumière l’importance fondatrice de l’objet dans la construction du savoir en tant que source première. Certes – il faudrait être stupide pour ne pas le reconnaître – une image à l’écran permet de faire des choses bien différentes de ce qu’autorise l’examen de l’objet physique, ne seraient-ce que l’agrandissement pour des objets de taille très réduite et la possibilité d’appliquer quantité de filtres permettant de dévoiler des détails imperceptibles autrement. La digitalisation permet aussi un archivage aisé et dispense dans certains cas de manipuler des objets fragiles.

Ces avantages liés aux nouvelles technologies sont indiscutables. Ce serait une démarche bien stérile que de vouloir opposer deux méthodes d’appréhension de l’objet qui sont en définitive complémentaires. S’il est des opérations que l’image digitalisée permet de réaliser plus facilement et mieux, voire peut-être des opérations qu’elle seule peut effectuer, il faudrait aussi se poser la question inverse. Existent-ils des domaines d’expérience qui ne seraient possibles que par une confrontation directe avec l’objet ?

On pourrait facilement évoquer ici des expériences relevant de l’émotion. Comment expliquer sinon que des amateurs d’art ayant pris une première connaissance d’une collection via une présentation digitale tiennent malgré tout à parcourir parfois des milliers de kilomètres pour découvrir les œuvres dans leur environnement naturel, sur un site archéologique ou dans une ville par exemple, ou dans le cadre d’un musée ? De même qu’un disque ne saurait remplacer l’expérience d’un concert, de même la confrontation directe d’un spectateur avec un objet est sans équivalent. Peut-être ce sentiment vient-il en partie du fait qu’on a conscience d’être devant un original et non une copie. Un élément important sur lequel je reviendrai.

Si l’on en vient à des considérations plus techniques, un des effets pervers de la présentation à l’écran est que ce dernier nivelle les perceptions. À commencer par les différences d’échelle. Tout a désormais la même taille ; une pièce de monnaie, un insecte, une statue, un tableau ou un squelette de baleine, tout est réduit à un module unique, celui de l’écran de l’ordinateur. Certaines observations sont impossibles à distance : soupeser un objet, en éprouver la texture, en tester l’odeur – pourquoi pas le goût ? –, observer les effets de la lumière changeante exigent un contact direct.

Les papyrus avant restauration.

Mais il y a plus. La connaissance uniquement digitale dépouille l’objet de sa matérialité. Les techniques permettant de transformer à volonté les images, mais aussi les sons, creusent toujours plus l’écart qu’il peut y avoir entre un objet matériel et sa représentation. Très rapidement après l’apparition de la photographie, on s’est légitimement questionné sur le rapport entre ce qui est montré et la réalité. Les progrès récents en matière de traitement de l’image autorisent désormais toutes les manipulations, toutes les transformations, toutes les créations aussi, qui peuvent passer pour un reflet fidèle de la réalité, souvent de manière indétectable (deep fakes).

En matière scientifique, l’objet, par sa matérialité, constitue un solide rempart contre les théories qui s’élaborent aujourd’hui sans aucune considérations pour les faits qui pourraient les soutenir ou les infirmer. Devant les manipulations, les distorsions que l’on peut faire subir à la représentation des objets, face à des affirmations fondées sur des expériences non reproductibles, les témoins matériels représentent une garantie, constituent le point de départ obligé – et le point de retour en cas de contestation – de toute construction du savoir. Dans un monde qui devient virtuel, il importe que la démonstration scientifique continue à s’ancrer dans une réalité matérielle et vérifiable. C’est en cela que la préservation des spécimens de la nature et des artefacts humains dans des institutions scientifiques est bien davantage qu’un luxe que pourraient se permettre les institutions les plus riches. C’est une nécessité démocratique !

En créant le Pôle muséal et culturel, l’Université de Liège a souhaité, via une coupole fédératrice, promouvoir le rôle de ces entités dans l’aide à l’enseignement et l’appui à la recherche. Le Pôle est ainsi un des éléments qui contribue au projet Pour une science ouverte ! qui est au cœur du programme de la Chaire UNESCO.

The role of the universities in the creation and dissemination of knowledge


This speech was delivered at the opening ceremony of the UNIC CityLabs Festival in Liège, 14 October 2021.


I’ve been invited by the organizers to say a few words on the role of the universities in the creation and dissemination of knowledge. It is an interesting question, especially in those times we live in.

If one considers the position of universities in a not-so-distant past, one quickly realizes that they had a privileged position in society. The discourse of universities was perhaps less prolific but certainly more respected. Now as is also the case for many emblematic places of symbolic power, universities are challenged by people who question their role as the ultimate source of knowledge and wisdom. In this, universities in a way experience what was the fate of the church in Europe’s history at least since the Age of Enlightenment.

Scholars are also confronted with people who, for different reasons, feel as legitimate to enter into the public debate. They of course cannot claim to have a particularly sharp technical experience, but they vigorously put forward the idea that knowledge can be constructed from different viewpoints, that is from different non-technical viewpoints. There is also a second group that is deeply critical of what scholars do, because scholars, according to their analysis, are compromised with what they simplistically call « the System ».

Complotist attitudes like these can very quickly compromise the role and the status of science in our society. Of course, to be honest, there are cases where scientists gradually lost the sense of limit between their own interest and the society interest, but it would be outrageously simplistic to generalize these cases that very hopefully remain marginal. In this respect, the pandemics is an extraordinary laboratory for those who are interested in how the public discourse takes form, develops and transforms itself. In this, the role of scholars was prominent for counseling the political deciders and explaining to the public what was happening. Such a situation was new for most scientists who quite instantly became kind of rock stars, popular figures with thousands of followers in the social media, becoming for some of them highly respected influencers. But there was also a dark side to this. Politicians and the general public have been increasingly critical on the experts’ role. According to them, the experts were crossing the line each time they did not stay in their advisory role and went public to challenge, criticize, and sometimes oppose the decisions made by the political deciders.

To its great surprise, the general public also discovered that scholars do not automatically agree on every point, that the scholarly debate is precisely the right to disagree. Of course, it would be more correct to say that scholars have the right to disagree, but according to the rules that regulate any scientific discussion. I’ll come back to this later.

The extraordinary diversity of perceptions on the role of the universities is probably nothing else than the mirror of the diversity of our modern societies. No one can any longer claim to have the ultimate legitimacy to say what is true and what is not. Look for instance at how information is created and disseminated nowadays. Everyone is now a potential producer of information. Everyone who has a modern phone and is connected to the internet can immediately reach to an audience that is potentially the planet, the whole world. And this, without any kind of filters.

In the last decade of the last century, it was already very easy to get information, but it remained difficult to disseminate information without having access to the traditional media: radio, tv, papers, publishers, and the like. You know what I have in mind. In a certain way, journalists are now in a position very similar to what I described for university scholars. They are no longer seen as the ultimate experts in how to handle information. As one can see at the time of the world cup, everyone is now an expert. In this ocean of true, half true, not so true, fake or deeply fake information, some media try to make what they call a fact checking. They of course do it with a pedagogical goal in mind. I mean it started with good intentions, but this is also questioned by a significant part of the readership who criticizes what they view as a self-proclaimed attitude of superiority in deciding who is wrong and who is right. Again a problem of legitimacy. The chaotic relations of Trump with the press and the social media are exemplative in this respect.

The UNIC alliance is one of the 48 alliances of European universities. What makes us truly unique is precisely how we want to take into account the superdiversity of our societies, not only to take into account, but to take advantage of it to create or better co-create with all actors who rightly feel legitimate to express their opinions in the public debate.

What is the particular role of the universities in this totally new process of creating knowledge? I previously said that scholars have the right to disagree on scientific matters, but certainly not in some chaotic way. To maintain the scientific discourse alive and the mutual respect between us, we disagree methodologically, according to a method we all agree upon. To say it with other words, we speak the same language.

Our responsibility as university leaders is to promote the methods of science, its epistemology. It is far more important than trying to assert, in a top-down attitude, what we believe to be the scientific wisdom, the scientific truth.

The role of universities, as I see it, is probably no longer to dictate the truth (remember the parallelism I made with the Church), but to make sure that the discussions are connected to observable and demonstrable facts, and proceed according to the basic rules of the critical method. Our responsibility as university leaders is to promote the methods of science, its epistemology. It is far more important than trying to assert, in a top-down attitude, what we believe to be the scientific wisdom, the scientific truth. The unique way to reconcile the public with some kind of rationality is by exposing and explaining our methodology, and by including the different constituting parts of our societies in the process.

This is what the CityLabs experience is all about. I would not say that it combines the top-down and bottom-up approaches, because I do not very much like these vertical metaphors. I personally feel more comfortable with the word dialectic, an old world connected to the old habit of the disputatio. I like the dialectic approach, made of back and forth movements. It probably won’t make the process of decision quicker, because it obviously takes time, but it is definitely more respectful of what we are and of what we want to do collectively.

And with this hope for our future, I wish you, I wish us an excellent festival.


Une Chaire UNESCO à l’Université de Liège

Au mois de juin, l’UNESCO annonçait que la candidature de l’Université de Liège à une Chaire UNESCO avait été favorablement évaluée et acceptée. Le thème de la Chaire est « Pour une science ouverte ! Les humanités au carrefour de l’interdisciplinarité ».

La presse s’en est fait timidement l’écho à la mi-juillet (La Libre Belgique du 15 juillet 2021). Il faut dire que le moment était mal choisi, puisque – mais faut-il le rappeler ? – la sortie de l’article a coïncidé avec les terribles inondations qui ont ravagé et endeuillé notre Province.

Au-delà des félicitations de circonstances, plusieurs membres de la communauté universitaire m’ont posé très candidement la question : c’est quoi une chaire UNESCO ? Question au demeurant légitime. Mes connaissances en la matière étaient pratiquement nulles il y a quelques années seulement.

En bref, une chaire UNESCO est confiée à un académique travaillant dans un établissement d’enseignement supérieur reconnu, à la suite d’un dépôt de candidature qui fait état d’une thématique, de partenaires et d’un programme d’activités. L’UNESCO, en tant qu’organisateur du réseau des chaires, n’accorde aucun moyen financier aux bénéficiaires des chaires. Cela posé, l’expérience montre que le label UNESCO – il en va de même des villes ou sites classés au Patrimoine mondial de l’UNESCO – ouvre bien des portes, suscite des collaborations et fédère les énergies. Il permet d’aller chercher plus facilement des financements auprès de partenaires publics ou privés.
Un point important est la grande liberté laissé au titulaire de la Chaire dans la manière de conduire les activités de nature à atteindre les objectifs de la Chaire. En résumé, on pourrait dire que tout est bon : séminaires, formations, recherche, conférences, débats, manifestations artistiques, publications, intervention dans les médias.

Venons-en maintenant à la Chaire liégeoise. Elle s’insère dans une histoire qui remonte à 2017, date de la première Conférence mondiale des humanités qui s’était tenue à Liège. J’en étais alors le co-président du comité scientifique avec Chao Gejin, de l’Académie chinoise des sciences sociales. Une des recommandations de la Conférence portait sur les problèmes liés aux savoirs, à leur création, à leur validation, à leur évaluation, à leur diffusion, et à leur réception auprès de différents publics.

Le projet de Chaire a repris cette thématique générale en la plaçant dans un cadre plus large, celui de la science ouverte, domaine dans lequel l’ULiège avait déjà une longue tradition, notamment par son rôle pionnier en matière d’Open Access.

La crise sanitaire, divers mouvements sociétaux, mais aussi des phénomènes politiques d’ampleur internationale comme le Brexit, la présidence de Donal Trump, ont montré l’urgence de renouer avec la culture du débat en se fondant sur deux valeurs cardinales. Tout d’abord, il ne peut y avoir de débat qui ne tienne compte des faits une fois établis ; ensuite, il ne peut y avoir de débat sans esprit critique. Ces deux points fondent la méthodologie. À cela, il convient d’ajouter qu’il ne peut y avoir de débat en dehors du respect mutuel de ceux qui participent à la disputatio.
Une Chaire UNESCO ne se conçoit pas sans partenaires : en dehors d’un groupe de travail déjà constitué au sein de notre Institution, j’ai souhaité que la Ville et la Province soient associés à la Chaire. En dehors du fait que les trois entités avaient déjà travaillé ensemble à la réussite de la Conférence mondiale de 2017, nous croyons que les valeurs rappelées plus haut – démarche scientifique, esprit critique, respect mutuel – doivent être partagées dès le plus jeune âge. Il faut donc pouvoir animer la réflexion dans les écoles fondamentales et du secondaire.
Le Théâtre de Liège a accepté de nous rejoindre dans cette aventure, parce que nous croyons que l’art est un vecteur important dans la transmission des savoirs, qu’il est aussi un des lieux où se crée le savoir.
Enfin, nous avons développé pour l’occasion un partenariat avec l’Université de Kinshasa en République démocratique du Congo, ainsi qu’avec l’ERAIFT (École Régionale Postuniversitaire d’Aménagement et de Gestion intégrés des Forêts et Territoires tropicaux), un centre de formation reconnu par l’UNESCO, également établi à Kinshasa, dont le rôle est d’assurer la formation des cadres africains dans les domaines du développement territorial et de l’agroforesterie.

Dans ce blog, j’aurais l’occasion au cours des semaines qui viennent de développer des thèmes d’actualité qui se relient à la Chaire.

L’ouverture académique de la Chaire aura lieu le 26 octobre, en présence de nombreuses personnalités. Un second événement suivra à Kinshasa en novembre pour souligner officiellement notre partenariat.

L’université et le climat

Depuis plusieurs semaines, les jeunes (et de moins jeunes) défilent pour le climat. Aux quatre coins de l’Europe, les manifestants réclament des politiques des actions concrètes et rapides pour stopper la dégradation des conditions climatiques. En Belgique, le mouvement connaît une ampleur particulière des deux côtés de la frontière linguistique.

À moins de deux mois des élections, le monde politique semble ne pas trop savoir comment répondre à ce qui pourrait devenir une tendance lourde de l’opinion publique pour les prochaines années. Il faut dire à la décharge des responsables que le public demande des solutions rapides (ce qui devrait plaire aux décideurs politiques, qui opèrent avec un horizon temporel étriqué), mais qui devraient nous engager sur le long terme (ce qui va à l’encontre des intérêts immédiats des mêmes décideurs politiques).

Et les universités dans tout cela ? On pourrait dire qu’on ne les a pas encore beaucoup vues, si l’on veut bien excepter quelques déclarations plus ou moins médiatisées. Seraient-elles à ce point indifférentes aux problèmes qui pèsent sur notre avenir à plus ou moins longue échéance ?

J’ai la faiblesse de penser que les universités sont au contraire très engagées. Mais elles le font à leur façon, c’est-à-dire de manière réfléchie, et dans la temporalité qui est la leur, c’est-à-dire en ayant devant les yeux le temps long, sans être obsédées par le moment immédiat. Je voudrais développer ici quelques axes où l’université peut montrer la voie. Ces axes correspondent à ses missions fondamentales : la recherche, l’enseignement et l’engagement citoyen au bénéfice de la société.

Les questions auxquelles nous sommes ici confrontés devront, à tout le moins en partie, recevoir des réponses techniques. Les laboratoires de recherche des universités sont engagés depuis de nombreuses années dans des activités innovantes destinées à améliorer, voire à révolutionner nos manières de se déplacer, de se chauffer, de se loger ou de s’alimenter. Cela se fait par nos activités en recherche fondamentale, mais aussi au travers de nos partenariats avec le monde de l’industrie et de l’entreprise pour valoriser les acquis de la recherche.

L’enseignement est un vecteur particulièrement adapté pour faire passer les résultats de la recherche, pour mobiliser nos étudiants et pour les engager à s’impliquer à leur tour dans des programmes de recherche en lien avec les préoccupations de la société. En dehors des cours, les travaux de laboratoire, les travaux de fin d’étude et les thèses de doctorat sont des moments forts où une recherche de pointe, encadrée par les enseignants, peut se développer.

Enfin, l’université se doit d’être exemplaire dans ses comportements. Elle peut le faire assez rapidement et facilement en favorisant de petits gestes au quotidien, en instaurant de bonnes pratiques pour les membres du personnel et les étudiants. De manière plus profonde, mais peut-être moins visible et moins immédiate, elle peut agir structurellement dans plusieurs domaines. Par exemple, par le biais des marchés publics, elle peut imposer aux entreprises qui soumissionnent des clauses liées à l’environnement. Mais c’est sans doute dans le domaine des infrastructures – immobilières notamment – qu’elle peut le mieux développer une politique éco-responsable en mettant en pratique les découvertes et les innovations de ses propres laboratoires de recherche. Le déploiement de l’Université de Liège sur quatre sites (Liège centre, Sart Tilman, Gembloux et Arlon) peut être perçu comme un écartèlement dommageable. Je le vois plutôt comme une opportunité, mais aussi comme un défi à trouver des solutions innovantes, par exemple pour la mobilité et le logement étudiant. Enfin, l’université compte en son sein des personnalités remarquables qui participent activement aux débats de société, soit comme experts pour apporter un avis autorisé sur des questions complexes, soit comme citoyens en intervenant dans les médias ou dans les réseaux sociaux.

Ces quelques éléments m’incitent à l’optimisme, mais un optimisme raisonnable. Ils me confortent aussi dans l’idée d’un dialogue retrouvé entre scientifiques, décideurs politiques et grand public. Dans un monde où le relativisme remet en cause des acquis fondamentaux de la science, il est temps que les scientifiques considèrent comme faisant partie intégrante de leurs missions la communication en dehors des cercles dans lesquels ils se meuvent habituellement.

C’est ensemble que nous pourrons le plus efficacement répondre aux défis qui nous attendent !