Culture

La science, la morale et la vertu

La liberté de chercher et d’enseigner sera-t-elle toujours garantie demain ? Question qui pourrait passer pour théorique. Et pourtant. Les signes peu rassurants se multiplient. Ils ont en commun d’exclure, en refusant toute forme de dialogue, tout ce qui s’écarterait un tant soit peu de ce qu’il faut bien appeler un nouvel ordre moral dont le catéchisme se précise chaque jour. Sous le couvert de la défense de groupes identitaires, des conférences, des colloques, des séminaires sont annulés, des filières d’études sont menacées d’extinction, des thèmes de recherche sont contestés, des professeurs ont parfois été poussés à la démission sous la pression virulente des réseaux sociaux qui – il faut bien le reconnaître – ont eu raison de la couardise de certaines autorités universitaires.

En matière culturelle, la bien-pensance actuelle, qui ne conçoit le présent qu’au présent, c’est-à-dire sans aucune épaisseur historique, bannit des réseaux sociaux toute représentation où pointerait le bout d’un sein, confondant art et pornographie. Rien n’y échappe. Comme le faisait remarquer Laurent Petitgirard, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, les algorithmes des grandes plateformes du web ont censuré la vénus paléolithique de Willendorf pour atteinte à la pudeur. Des œuvres de Delacroix, Rubens ou Courbet ont subi le même sort. On peut donc légitimement se demander s’il sera encore possible demain d’enseigner certains pans de l’histoire de l’art. Aux États-Unis, dans des universités dites prestigieuses (Ivy Ligue), l’enseignement de l’histoire de l’art de la Renaissance a été contesté au motif qu’on n’y faisait état que d’œuvres de mâles européens blancs. Qu’y faire si le corpus est ainsi constitué ? Ferait-on les mêmes reproches, pourtant tout aussi fondés, à l’histoire de l’art africain, de l’art asiatique ou méso-américain ? Dans un domaine qui m’est plus familier, des collègues ont vu la légitimité de leur enseignement sur l’Égypte ancienne contesté : en tant qu’Occidentaux, ils commettraient une forme d’appropriation culturelle ! À ce tarif, qui aura encore la légitimité de parler de quoi que ce soit en dehors de ce qui concerne son pré carré, lequel, en vertu de la loi du morcellement infini où nous sommes engagés, sera de plus en plus petit ? Un tel repli sur soi – qui condamnerait les Wallons à ne parler que des choses wallonnes, mais un Liégeois pourra-t-il encore émettre un avis autorisé sur la Wallonie picarde ? – a de quoi inquiéter.

Certes on peut – et on doit – toujours se questionner sur les biais sur lesquels reposent nos connaissances, parfois nos certitudes. Analyser et prendre conscience d’un prisme déformant, d’une épistémologie culturellement située est éminemment sain. Refuser la culture du débat, lancer l’anathème sur autrui sans entendre ses arguments, être sûr par avance de détenir la vérité, se poser en gardien de la morale est tout le contraire de la position que doit défendre l’université. Nier un fait historique, une vérité scientifique ne suffit pas – encore heureux ! – à les faire disparaître de la réalité.

Dans cette chasse aux sorcières qui prend des formes diverses, parfois proches de l’Inquisition, les universités ont une responsabilité toute spéciale. D’abord en luttant contre toute forme d’intimidation qui limiterait leur liberté, ensuite en mettant tout en œuvre pour dégonfler les baudruches et combattre la dictature des opinions. Dans ce combat de longue haleine, la Chaire UNESCO, qui place la construction des savoirs au centre de ses missions, met en avant l’explicitation de la méthode scientifique. Loin de vouloir imposer des vérités – même celles dont on serait pleinement convaincu (comme la rotondité de la terre) – en usant d’une position de surplomb ou d’un argument d’autorité, il paraît préférable de convaincre en faisant la démonstration que nos affirmations sont le contraire des opinions, qu’elles s’ancrent dans un corpus de faits, lequel sert de fondement à un raisonnement guidé par l’esprit critique.

La culture au cœur de la créativité de l’Université

L’université est traditionnellement pensée comme un lieu où se font la recherche et l’enseignement. La spécificité de l’université par rapport aux autres types de formation réside dans la complémentarité, l’imbrication devrait-on dire, entre enseignement et recherche. On a coutume de dire, à juste titre, que la recherche nourrit l’enseignement, mais l’inverse est également vrai. Combien de fois un enseignant-chercheur n’a-t-il pas été amené à revoir une démonstration, un argument ou un point de détail après un exposé devant une classe, lors d’un séminaire ? Ce qui paraissait jusque-là fluide et logique, devient tout d’un coup moins convaincant. Une remarque, une question d’un étudiant suffit parfois aussi à nous révéler que les choses ne sont pas aussi « bétonnées » qu’on aurait voulu le croire dans l’isolement de son bureau.

Cette conception traditionnelle de l’université – deux faces d’une même pièce – passe pourtant à côté de quelque chose d’essentiel, dont nos aînés étaient cependant conscients : le rôle de la culture et de la pratique artistique dans l’éveil et le développement de la créativité. Au nom d’une supposée rentabilité immédiate de disciplines jugées directement utiles, l’épanouissement des facultés artistiques a été relégué à la sphère privée, en dehors de l’école. Une heure de musique ou de dessin par semaine – et encore, pas dans tous les établissements – est au mieux un cache-sexe sur la grande misère de l’enseignement de la culture et des arts. Je laisse à ceux qui font profession de réformer l’enseignement depuis plus d’un demi-siècle le loisir de méditer sur le côté profondément anti-démocratique d’un tel ostracisme.

À l’université, les choses ne vont pas mieux. Distraire quelques ECTS d’une formation qui en compte trois cents apparaît aux yeux de bien des enseignants, d’étudiants et de parents comme une perte de temps, pire comme une dévalorisation possible du diplôme tant convoité. Et pourtant, de nombreuses études, soutenues par des expériences pédagogiques innovantes, montrent régulièrement que l’ouverture d’esprit, la créativité, l’imagination des chercheurs sont soutenues, stimulées, galvanisées par la pratique régulière d’une discipline artistique.

À l’étranger, des expériences existent – parfois depuis longtemps – qui croisent sciences, techniques et démarches artistiques, comme Ars electronica fondé à Linz dès 1979 (Autriche). Dans le milieu académique, il faut mentionner le programme d’études de la Faculté de médecine de l’Université Yale, dont le but est d’améliorer les capacités d’observation et d’empathie des étudiants au travers d’une éducation humaniste et artistique. Les exemples pourraient être multipliés. À Paris, la Chaire Arts & Sciences de l’École Polytechnique, en collaboration avec l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs, a pour « ambition de rompre entre approches sensibles et objectives du réel, de créer de nouvelles articulations entre disciplines et d’expérimenter de nouvelles pratiques ». Plus près de nous, le Festival Impact (International Meeting in Performing Arts & Creative Technologies) du Théâtre de Liège est une expérience qui mériterait d’être amplifiée avec l’implication active de notre communauté universitaire.

Au moment, où l’on semble enfin prendre conscience de l’intérêt à croiser les disciplines, à stimuler le dialogue entre les sciences humaines, les sciences et techniques et les sciences du vivant, il est peut-être temps d’oser franchir un pas supplémentaire, et sortir du cadre étroit des disciplines académiques. En 2017 déjà, j’avais fait paraître un petit essai intitulé L’université à la croisée des chemins. Plaidoyer pour une université de la culture, dans lequel j’essayais de montrer le rôle des sciences humaines et de la culture de manière générale dans l’enseignement supérieur. Je continue à croire, plus que jamais dans ces temps troublés où nous manquons de points de repère, à la mission humaniste de l’université.

Un des objectifs de la Chaire UNESCO est d’interroger la construction des savoirs. L’art, et plus généralement, la culture en sont des vecteurs privilégiés. La citation de Montaigne reproduite ici insistait déjà sur la nécessité d’avoir une tête bien faite plutôt que bien pleine. Contrairement à ce qu’on croit généralement, Montaigne ne parlait pas tant de l’élève que des qualités requises d’un bon enseignant. À méditer … Ne serait-il pas enfin temps d’arrêter de croire que la qualité d’un enseignement s’évalue au nombre de cours et aux kilos de syllabus qui les accompagnent ?