International

L’anglais à l’université


Le 24 juillet paraissait dans Le Monde une carte blanche signée de deux collègues canadiens qui s’inquiétaient de la place grandissante de l’anglais dans l’enseignement supérieur des pays non anglophones . Ou plutôt, comme le titre de l’article le suggère, les auteurs entendaient plutôt mettre l’accent sur la défense et la promotion de la langue française.

Depuis plusieurs décennies, en fait depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la place de l’anglais dans les échanges internationaux n’a cessé de croître. La politique, l’économie, le sport, le divertissement, tout semble aujourd’hui passer par l’anglais.

Première réflexion, faut-il s’en étonner ? Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire il y a environ cinq mille ans (les sources écrites ne vont guère au-delà), on constate qu’il y a toujours eu une langue dominante, ayant une utilisation dépassant – parfois largement – le cadre géographique de ses locuteurs naturels. L’accadien, idiome issu de la Mésopotamie, joua un temps ce rôle au Proche-Orient, puis ce fut le tour de l’araméen, du grec, du latin, du français, aujourd’hui de l’anglais. Ailleurs, le chinois, ou plus exactement l’écriture chinoise, est un vecteur de communication entre des peuples qui ne s’expriment pas tous en chinois.

On comprendra aisément qu’un être humain ne peut maitriser des dizaines, a fortiori des centaines de langues. Disposer d’une langue commune – une lingua franca – pour favoriser les échanges est donc une solution simple, adoptée naturellement un peu partout dans le monde.

Comment le choix de cette langue commune s’opère-t-il ? Il y a bien sûr des raisons politiques. La lingua franca a souvent été la langue des dominants. C’est particulièrement clair dans le cas de l’anglais ou du latin au temps de l’Empire romain. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. L’accadien s’est imposé au Proche-Orient à un moment où la Mésopotamie n’était pas un leader politique. Le grec a joui d’une audience suprarégionale à l’époque romaine alors qu’il était la langue des vaincus. Le français au XVIIIe siècle s’est imposé dans toutes les cours d’Europe alors même que son prestige politique était fort diminué. Même la campagne de Russie de 1812 n’a pas réussi à en bannir l’usage au sein de l’aristocratie russe, quand bien même on constate un certain reflux. Bref, des considérations autres que politiques, comme l’aura culturelle ou le dynamisme économique, peuvent jouer en faveur du statut d’une langue.

La domination de l’anglais dans le monde contemporain comporte toutefois des caractéristiques propres qu’on ne retrouve pas forcément avec d’autres langues aux époques antérieures. En effet, les langues ayant bénéficié d’un statut international comme le grec en Europe occidentale au temps de l’Empire romain, ou le français dans toute l’Europe, ne concernaient le plus souvent que l’élite, l’aristocratie et la grande bourgeoisie. Le peuple ne parlait, au mieux, que la langue nationale, le plus souvent le patois local. Aujourd’hui, notamment grâce aux moyens de communication modernes, l’anglais a réussi un taux de pénétration que l’accadien ou l’araméen n’eurent jamais en Égypte ancienne, que le grec n’atteignit jamais à Rome, et que le français n’eut évidemment jamais dans les campagnes de Silésie, de Moravie ou de Sibérie.

Seconde réflexion. Est-ce grave ? Je serai tenté de répondre à la fois oui et non. Tout dépend en effet de l’usage qu’on réserve d’une part à la langue internationale – quelle qu’elle soit – et de l’attention qu’on porte aux autres langues, la sienne d’abord, et puis celles qui nous entourent.

Il importe ici de faire une distinction forte entre ce qu’on appellera une langue de communication et une langue de culture. Pour cette part de l’humanité qui n’est pas anglophone, l’anglais est une langue de communication. Son rôle est essentiellement de permettre la circulation plus ou moins aisée d’informations, sans trop de distorsion. D’une certaine manière, au mieux le code en est-il univoque, au mieux cela fonctionne dans les échanges internationaux. La conséquence est l’émergence d’un anglais basique, pas toujours très élégant, au vocabulaire sans doute assez limité, avec une syntaxe et un style relativement simples à acquérir. Dans le pire des cas, les locuteurs venant d’horizons linguistiques différents en sont réduits à s’exprimer dans une bouillie linguistique qu’on désigne généralement sous le nom de globish.

Il va sans dire qu’il est impossible avec un tel medium de construire un énoncé un tant soit peu subtil. Pour cela, il faut faire appel à une langue de culture (ce que l’anglais est évidemment pour les anglophones), c’est-à-dire à une langue jouissant de toutes ses capacités de communication, riche de sa littérature, de son passé multiséculaire, une langue qui est le résultat d’une lente et longue sédimentation, enrichie d’apports extérieurs, complexe dans ses registres d’expression, dans la polyphonie de son lexique, une langue enfin qui, par ses ressources propres, permet à ses locuteurs de penser pleinement et d’imaginer l’avenir.

Depuis la fin du siècle dernier, on sent une poussée dans les universités non anglophones à adopter l’anglais en tout ou en partie. Les raisons évoquées sont bien connues, qui peuvent se résumer comme étant les conséquences de la mondialisation. La littérature scientifique étant majoritairement en anglais – du moins dans certains domaines – il est nécessaire de maîtriser cette langue pour y avoir accès. Dès lors, mieux vaut écrire soi-même en anglais si l’on veut être lu. Par conséquent – ainsi va le raisonnement –, il n’est pas plus mal de faire les cours en anglais, ce qui aura comme double avantage de mieux préparer les étudiants locaux et d’attirer les étudiants étrangers qui ne se déplaceraient pas pour suivre un cursus en italien, en français, en espagnol ou en polonais.

Certains pays ont été plus militants que d’autres dans cette marche forcée vers le tout à l’anglais. Si les pays scandinaves sont réputés pour leur maitrise de la langue de Shakespeare, cela ne signifie pas pour autant qu’ils ont définitivement renoncé à leurs langues nationales, qui restent présentes dans l’enseignement supérieur. En revanche, plusieurs universités néerlandaises ont souhaité aller plus loin dans ce qui apparaît pourtant aux yeux de certains comme un processus d’acculturation. On y est en effet passé d’une politique par défaut de l’enseignement en « néerlandais, sauf si » à en « anglais, sauf si ». Les conséquences en sont le dépérissement du néerlandais en tant que langue scientifique et une perte de communication entre les élites et la population dans certains domaines techniques.

Sans surprise, ce sont les pays où la langue nationale jouit (encore) d’un prestige fort sur le plan international que la résistance est la plus forte. L’espagnol, dont l’influence est majeure en Amérique latine et jusque dans certains États des États-Unis, et le français sont aux avant-postes. Leur attitude oscille entre un certain pragmatisme, qui reconnaît les contraintes du monde globalisé, et un sentiment de fierté nationale, dont la défense de la langue est une des composantes. Dans les universités francophones, l’anglais s’est tranquillement installé, une progression lente, mais régulière, balisée dans la plupart des pays par une réglementation sur l’emploi des langues dans l’enseignement. Dans les laboratoires de recherche – toutes disciplines confondues il faut le souligner –, l’anglais s’est imposé dès lors que les équipes sont formées de chercheurs venant d’horizons linguistiques différents, ce qui est généralement le cas.

Dans l’enseignement, les choses sont plus complexes. La demande est forte pour offrir des cursus totalement en anglais (full English). Elle est soutenue de multiples parts : les étudiants tout d’abord (et leurs parents), qui y voient un bénéfice pour leur parcours professionnel, par les membres de l’université ensuite, notamment ceux qui maîtrisent mal le français et qui doivent dispenser un enseignement, les autorités universitaires aussi qui y voient la possibilité d’augmenter le recrutement des étudiants internationaux et d’accroitre l’attractivité de leur établissement pour les chercheurs et les enseignants. Cerise sur le gâteau, la généralisation de l’anglais à tous les étages permettrait certainement de gagner quelques places dans les rankings internationaux, dont les modèles de référence sont très largement dictés par le monde anglo-saxon. Le monde politique, enfin, poussé en cela par les milieux économiques et industriels, est favorable à une ouverture grandissante vers l’anglais, même s’il est un peu gêné aux entournures par une posture en faveur de la défense du français, évidemment plus perceptible en Belgique francophone pour les raisons que l’on sait.

Alors que penser de tout cela ? La voie que l’on devrait suivre est nécessairement étroite, difficile et intellectuellement exigeante. Elle passe par un plurilinguisme bien compris. Le tout à l’anglais offre une réponse simple à une question complexe. De même que le langage de la mathématique est universel, sans perte de compréhension pour ceux qui le maitrise, de même l’anglais serait pour certains la forme de communication universelle, procurant des avantages similaires. Grave erreur. Ce serait en effet confondre un moyen de communication logique – ce qu’est la mathématique – avec une langue de communication à vocation suprarégionale, comme l’anglais. Les lubies des philosophes du Siècle des Lumières sur la langue ou l’écriture universelle sont là pour nous le rappeler. Mais on ne guérit aussi aisément du mythe de Babel ! Deuxième conséquence, la généralisation d’une seule langue amènerait immanquablement un appauvrissement de la pensée. En effet, la manière de penser est en partie formée par le medium linguistique. Toute perte de diversité linguistique contribue à une uniformisation et donc une banalisation de la pensée. Avec la diffusion d’une langue, se répand aussi une culture qui tend à gommer et à niveler les cultures sur lesquelles elle s’impose. C’est en cela qu’on peut dire d’une langue qu’elle est impérialiste.

Les systèmes d’évaluation de la recherche et de l’enseignement n’ont déjà que trop la propension à diffuser et donc à appliquer partout les mêmes standards. Cela touche les thèmes de recherche – pour certains domaines, partout les mêmes – et les méthodes de recherche qui tendent à suivre des protocoles uniformément définis. Bref, tout cela pourrait à terme générer une recherche et un enseignement terriblement ennuyeux, ternes, gris, insipides.

En ces matières comme en d’autres, il faut préserver de la diversité. La langue peut y contribuer puissamment par sa capacité à évoquer et générer des espaces mentaux différents. Bien sûr, dans le monde contemporain, l’anglais s’est imposé comme le moyen de communication par défaut. Prenons-le donc pour ce qu’il est. Un peu comme le permis de conduire pour les voitures. Il faut bien l’avoir, mais dans beaucoup de professions, il faudra en plus acquérir un autre type de permis pour conduire d’autres véhicules. Cultivons donc notre langue, c’est une de nos richesses. Contrairement à ce qu’on pourrait croire un peu vite, des étudiants étrangers sont encore attirés par la possibilité de faire des études en français plutôt que de suivre un programme passe-partout en anglais. Plutôt que le fast food linguistique globalisé, certains préfèrent la langue du terroir. Elle a incontestablement plus de saveur.

Et puis intéressons-nous aussi à d’autres langues, à toutes les langues, celles qui nous entourent en Europe pour commencer, et puis les autres. Apprendre une langue, c’est aussi se familiariser avec la culture de l’autre. C’est aller au-delà de la barrière superficielle que donne le faux sentiment de familiarité de deux individus qui baragouinent un peu d’anglais.


Frédéric Mérand & Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, Francophonie : « Québécois et Européens doivent soutenir le français à l’université », dans Le Monde, 18 juillet 2021

Free Hamid !

Cela fait maintenant cinq ans que Hamid Babaei a été emprisonné en Iran. Hamid est un doctorant de notre université, inscrit à HEC. Il a été condamné pour « atteinte à la sécurité nationale » et accusé d’avoir refusé d’espionner d’autres étudiants iraniens en Belgique.

Chaque année, l’ULiège, en collaboration avec Amnesty International, se mobilise pour rappeler les conditions de cette incarcération et pour réclamer une libération immédiate de Hamid.

Au-delà du cas particulier de Hamid, cette situation nous rappelle que l’enseignement supérieur, avec la presse, est souvent l’une des premières cibles des gouvernements où les libertés démocratiques sont étroitement contrôlées. Ceci illustre en creux de manière exemplaire le rôle éminent des universités dans le maintien des libertés.

L’exercice de l’esprit critique, la liberté de choisir les sujets de recherche, la liberté d’en publier les résultats et de les diffuser le plus largement au travers des enseignements, l’intervention des universitaires dans les débats de société en mettant à disposition leur expertise, voici quelques missions essentielles au cœur de l’identité universitaire.

L’actualité récente nous rappelle aussi chaque jour la contribution des universités dans le décryptage de l’information et dans la déconstruction des vérités approximatives. Partout où cela est possible, il nous appartient de porter une parole libre, de combattre l’injustice, et de lutter pour la vérité. Ne l’oublions jamais !

Les dix ans de l’UniGr et la constitution d’universités européennes

Le 13 novembre avait lieu à Saarbrucken la célébration des 10 ans de l’UniGr (Université de la Grande Région), un réseau regroupant les universités de Kaiserslautern, de Liège, de Lorraine, de Luxembourg, de la Sarre et de Trèves. Il y avait aussi la tenue d’un conseil d’administration au cours duquel fut examinée l’opportunité de présenter la candidature du réseau en réponse au call récemment lancé par l’UE sur la constitution d’universités européennes.

Mission ministérielle au Maroc

Sous l’égide de l’ARES, une mission des universités et des hautes écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’est rendue à Rabat ces 7 et 8 novembre 2018 pour envisager avec leurs homologues marocains de nouvelles formes de coopération, tant en enseignement qu’en recherche. La mission était conduite par notre ministre Jean-Claude Marcourt.

Dialogues en humanités

Il faut saluer comme il convient l’initiative de la HEM Business School, une école de commerce, privée de surcroît, qui pose à ses étudiants depuis près de 15 ans, la question de l’engagement citoyen et la responsabilité des intellectuels à réveiller les consciences. Les treizièmes Dialogues en humanités proposaient des regards croisés d’individus venant d’horizons très variés : un ministre marocain du logement et de la gestion du territoire, un philosophe alter-mondialiste, un ultra-marathonien, conteur et tisseur de rêves, un globe-trotter autiste, et un égyptologue, qui s’occupe depuis peu de la gouvernance d’une université.