Fake news et fabrication de faits : une très vieille histoire

En dehors des opérations militaires qui se déroulent en direct sous nos yeux, la guerre brutale imposée par la Russie à l’Ukraine est aussi une bataille de et pour l’information. Il y a belle lurette qu’on sait que l’information neutre et objective est au mieux un but à atteindre, qu’elle est condamnée à rester précisément cela, un objectif inatteignable, même par ceux qui y consacrent toutes leurs ressources dans le meilleur esprit de transparence et dans une recherche sincère de la vérité. Je parle ici d’informations mettant en cause un jugement humain, et non des vérités de nature scientifique sur lesquelles les esprits normalement constitués s’entendent, comme c’est le cas, par exemple, dans le domaine de la logique, de l’algèbre ou de la géométrie.

Le traitement de l’information suppose à tout le moins deux étapes : tout d’abord, il faut pouvoir identifier les faits qui font partie de la question qu’on veut traiter ; ensuite, il faut une méthode pour les analyser et en tirer un enseignement.

Dans les milieux scientifiques, on peut – et c’est finalement assez banal – ne pas être d’accord sur les conclusions, mais il y a en principe un large accord sur les faits. Une précision s’impose immédiatement : ce n’est pas parce qu’un fait existe qu’il fait nécessairement partie de l’équation qu’on veut traiter. Cela relève de la seconde étape du processus scientifique. Mais au moins, les spécialistes d’un domaine s’entendent sur ce qu’est une donnée, celle-ci pouvant revêtir plusieurs formes.

Il y a quelques années, le monde a découvert – ou plutôt a fait mine de découvrir – que les faits n’étaient pas les mêmes pour tout le monde. Ce moment est même assez précisément daté puisqu’il correspond à la conférence de presse donnée le 22 janvier 2017 par Kellyanne Conway. Ce jour-là, la conseillère de Donald Trump tenta de justifier les propos tenus le jour précédent par Sean Spicer, attaché de presse de la Maison Blanche, sur le nombre de participants à la cérémonie d’investiture du nouveau président en avançant que ce dernier avait juste produit des faits alternatifs (alternative facts).

La manipulation des faits connaît de nombreuses formes. On ne cherchera pas à en établir ici la typologie. On peut à tout le moins distinguer trois grands principes : la négation ou l’omission des faits, la déformation des faits, et l’invention de faits. Loin d’être un phénomène récent, ces trois procédés sont, hélas, bien attestés dans l’histoire de l’humanité. La bataille pour l’information a toujours été au cœur des luttes de pouvoir quel qu’il soit – politique, économique, culturel, symbolique de manière générale. Quelques exemples, peu connus ou oubliés, suffiront à rafraîchir les mémoires.

Omettre des faits gênants pour l’idéologie du moment est un vieux procédé. C’est ainsi qu’en Égypte ancienne, la très célèbre liste des rois conservée à Abydos passe sciemment sous silence les rois de la période amarnienne (dont Akhénaton et Toutankhamon), coupable de déviance idéologique. La damnatio memoriae pouvait prendre des formes moins subtiles ; ainsi les monuments portent fréquemment des marques de martelages destinés à effacer (« vaporiser » aurait dit Orwell dans 1984) le nom de divinités ou de souverains dont on voulait supprimer toute trace.

La réfection des photos officielles pour tenir compte des ajustements opérés parmi les sphères dirigeantes sera une grande spécialité de l’URSS. De ce point de vue, l’invisibilisation du conflit ukrainien dans la presse russe renoue avec une tradition solidement établie.

L’invention de faits pour soutenir une théorie remonte également très haut dans le temps. L’imagination est ici au pouvoir tant les procédés ont pu varier. Parmi les cas les plus célèbres dans le monde occidental, on citera la donation de Constantin, qui servit à l’Église d’argument pour asseoir son pouvoir temporel, ou le Protocole des sages de Sion, un faux du début du XXe siècle qui servit à établir dans les consciences l’idée d’un complot judéo-maçonnique de conquête du monde.

Un cas moins connu est celui d’Annius de Viterbe (1437-1502). Dans son œuvre majeure, Les Antiquités variées, il publia les originaux complets des grands historiens de l’Antiquité, non seulement classique, mais orientale, ce qui lui conféra une gloire immense. De nombreux humanistes et historiens de la Renaissance puisèrent dans cette œuvre le matériel pour servir leurs propres fantasmes ou les rêves de gloire de leurs généreux patrons. Il fallut quelque temps pour se rendre compte qu’Annius était un faussaire, au demeurant pas toujours très habile, et que tous ses textes avaient été créés de toutes pièces.

Des faits inventés sont parfois propagés par des auteurs de bonne foi. C’est ainsi qu’Hérodote se fit l’écho d’un périple autour de l’Afrique qui aurait été réalisé par des navigateurs phéniciens à la demande du pharaon Néchao II (610-595). Au début du XXe siècle, en revanche, le fils de l’égyptologue Urbain Bouriant, composa un faux texte hiéroglyphique racontant l’épopée, qu’il fit graver sur deux scarabées de pierre. Il proposa alors les deux pièces à la vente prétendant qu’elles provenaient d’un chantier de fouilles dirigé par son père. Le but était ici mercantile, et non idéologique. C’est généralement la raison d’être de tous les faux qui circulent sur le marché de l’art.

Même si les procédés sont parfois les mêmes, les buts sont différents.

Ce qui réclame une action immédiate, parce qu’il y a urgence, ce sont les faux (par omission, déformation ou fabrication) réalisés pour tromper le public et l’induire à adopter un comportement conforme aux intérêts du faussaire, par un exemple un État.

Notre époque ne fabrique peut-être pas davantage de faits alternatifs que dans le passé, mais ils reçoivent un plus large accueil, à tout le moins, pour deux raisons majeures. D’une part, les nouvelles techniques de l’information (réseaux sociaux notamment) offrent des possibilités de diffusion encore jamais atteintes, en fait pratiquement illimitées. D’autre part, les filtres qui existaient auparavant entre une opinion et sa diffusion potentielle ont totalement disparu. N’importe qui est désormais libre de publier n’importe quoi sur n’importe quel sujet, sans aucune relecture ou évaluation par un tiers. Dans le flot d’informations continu auquel nous sommes confrontés, les opinions des uns et des autres reçoivent un traitement indifférencié. Le meilleur y côtoie le pire sans qu’on soit en mesure de faire le tri en dehors de son petit champ d’expérience personnel.

Cet état de fait pose une redoutable question à nos systèmes démocratiques, qui reposent tout entier sur l’information concrète des citoyens, lesquels sont amenés à se prononcer régulièrement, via des élections, sur les grandes orientations du pays.

Loin de dire la vérité – notre mission n’est pas de dicter un catéchisme –, les universités ont un rôle majeur à jouer en insistant sur la méthode scientifique, et donc sur ce qui est un préalable à toute démonstration, la recherche des faits, leur vérification et l’établissement de leur authenticité.

C’est dans cette recherche sur la construction des savoirs que la Chaire UNESCO de l’ULiège est activement engagée. Les circonstances présentes en montrent chaque jour l’impérieuse nécessité.