Des musées à l’Université ! Quelle drôle d’idée !

Des musées à l’Université ! Quelle drôle d’idée !

On ne le sait sans doute pas assez, mais comme beaucoup d’autres institutions d’enseignement supérieur de par le monde, l’Université de Liège abrite en son sein des collections ayant une valeur patrimoniale remarquable. Et cela dans tous les domaines de la science : botanique, minéralogie, paléontologie, tératologie animale, anatomie humaine, insectes, histoire des techniques, histoire naturelle au sens large, mais aussi préhistoire, papyrologie, épigraphie, histoire de l’art, sans oublier notre réserve précieuse de manuscrits, incunables et imprimés des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

On pourrait se demander ce qui pousse les institutions universitaires à consacrer des moyens parfois importants en infrastructures et en ressources humaines pour conserver des spécimens de la nature ou des artefacts humains alors que, comme on l’entend parfois, une digitalisation à haute définition permettrait au travers d’une base de données de mettre nos collections facilement à disposition des étudiants, des chercheurs et du grand public. Après tout, la crise sanitaire nous a montré qu’il était possible de faire (presque) tout à distance !

Un des plus anciens manuscrits des collections de la bibliothèque de l’Université de Liège. Saint Jérôme, Liber quaestionum Hebraicarum – Bède dit le Vénérable, Quaestiones in libros regum, c. 830-834, manuscrit sur parchemin, Abbaye de Saint-Trond, ms 306.

La question posée ainsi un peu brutalement met en lumière l’importance fondatrice de l’objet dans la construction du savoir en tant que source première. Certes – il faudrait être stupide pour ne pas le reconnaître – une image à l’écran permet de faire des choses bien différentes de ce qu’autorise l’examen de l’objet physique, ne seraient-ce que l’agrandissement pour des objets de taille très réduite et la possibilité d’appliquer quantité de filtres permettant de dévoiler des détails imperceptibles autrement. La digitalisation permet aussi un archivage aisé et dispense dans certains cas de manipuler des objets fragiles.

Ces avantages liés aux nouvelles technologies sont indiscutables. Ce serait une démarche bien stérile que de vouloir opposer deux méthodes d’appréhension de l’objet qui sont en définitive complémentaires. S’il est des opérations que l’image digitalisée permet de réaliser plus facilement et mieux, voire peut-être des opérations qu’elle seule peut effectuer, il faudrait aussi se poser la question inverse. Existent-ils des domaines d’expérience qui ne seraient possibles que par une confrontation directe avec l’objet ?

On pourrait facilement évoquer ici des expériences relevant de l’émotion. Comment expliquer sinon que des amateurs d’art ayant pris une première connaissance d’une collection via une présentation digitale tiennent malgré tout à parcourir parfois des milliers de kilomètres pour découvrir les œuvres dans leur environnement naturel, sur un site archéologique ou dans une ville par exemple, ou dans le cadre d’un musée ? De même qu’un disque ne saurait remplacer l’expérience d’un concert, de même la confrontation directe d’un spectateur avec un objet est sans équivalent. Peut-être ce sentiment vient-il en partie du fait qu’on a conscience d’être devant un original et non une copie. Un élément important sur lequel je reviendrai.

Si l’on en vient à des considérations plus techniques, un des effets pervers de la présentation à l’écran est que ce dernier nivelle les perceptions. À commencer par les différences d’échelle. Tout a désormais la même taille ; une pièce de monnaie, un insecte, une statue, un tableau ou un squelette de baleine, tout est réduit à un module unique, celui de l’écran de l’ordinateur. Certaines observations sont impossibles à distance : soupeser un objet, en éprouver la texture, en tester l’odeur – pourquoi pas le goût ? –, observer les effets de la lumière changeante exigent un contact direct.

Les papyrus avant restauration.

Mais il y a plus. La connaissance uniquement digitale dépouille l’objet de sa matérialité. Les techniques permettant de transformer à volonté les images, mais aussi les sons, creusent toujours plus l’écart qu’il peut y avoir entre un objet matériel et sa représentation. Très rapidement après l’apparition de la photographie, on s’est légitimement questionné sur le rapport entre ce qui est montré et la réalité. Les progrès récents en matière de traitement de l’image autorisent désormais toutes les manipulations, toutes les transformations, toutes les créations aussi, qui peuvent passer pour un reflet fidèle de la réalité, souvent de manière indétectable (deep fakes).

En matière scientifique, l’objet, par sa matérialité, constitue un solide rempart contre les théories qui s’élaborent aujourd’hui sans aucune considérations pour les faits qui pourraient les soutenir ou les infirmer. Devant les manipulations, les distorsions que l’on peut faire subir à la représentation des objets, face à des affirmations fondées sur des expériences non reproductibles, les témoins matériels représentent une garantie, constituent le point de départ obligé – et le point de retour en cas de contestation – de toute construction du savoir. Dans un monde qui devient virtuel, il importe que la démonstration scientifique continue à s’ancrer dans une réalité matérielle et vérifiable. C’est en cela que la préservation des spécimens de la nature et des artefacts humains dans des institutions scientifiques est bien davantage qu’un luxe que pourraient se permettre les institutions les plus riches. C’est une nécessité démocratique !

En créant le Pôle muséal et culturel, l’Université de Liège a souhaité, via une coupole fédératrice, promouvoir le rôle de ces entités dans l’aide à l’enseignement et l’appui à la recherche. Le Pôle est ainsi un des éléments qui contribue au projet Pour une science ouverte ! qui est au cœur du programme de la Chaire UNESCO.