Université et libertés

Université et libertés

La liberté est une des valeurs cardinales de l’université.

La liberté académique tout d’abord, qui a été garantie de manière particulièrement forte en Belgique. Le législateur avait en effet voulu que les professeurs puissent accomplir leurs missions d’enseignement et de recherche sans interférences, notamment du politique, mais aussi – un point sensible au XIXe siècle – de l’Église. À une époque où certains sujets touchant à l’histoire, à la philosophie, à la nature ou au vivant étaient considérés comme potentiellement dangereux, la garantie d’indépendance donnée par l’État aux universités était un bien précieux.

La liberté de l’université doit pouvoir s’exercer sans entrave dans les domaines de la recherche et de l’enseignement : liberté de choisir ses thèmes de recherche, liberté de les traiter comme on croit devoir le faire. C’est cette liberté qui rend possible la recherche fondamentale, en dehors des pressions du politique ou des milieux industriels et économiques, qui pourraient pousser à ne s’intéresser qu’à des domaines susceptibles d’une application immédiate. Ces domaines méritent évidemment aussi l’attention de l’université – qu’on ne s’y trompe pas ! –, mais ils ne peuvent contenir à eux seuls la totalité de l’activité universitaire. Ce type de dérive conduirait inévitablement au déclin de la pensée et de la créativité.

Depuis quelques années, aux États-Unis, mais aussi dans plusieurs pays d’Europe, des événements scientifiques sont annulés, des cours supprimés, des filières menacées ; des enseignants sont parfois poussés à donner leur démission sous la pression de groupes minoritaires, mais bien organisés, qui entendent bannir toute forme de discussions et de débats qui pourraient contredire leur point de vue. Au nom d’une idéologie qui nie toute contextualisation historique, des disciplines relevant des champs de la littérature, de l’histoire ou de l’art sont en passe d’être condamnées en bloc à disparaître du paysage universitaire. Par ailleurs, la valeur et la pertinence de certaines formations ou recherches dans le domaine des sciences du vivant se voient contestées par d’aucuns qui se disent choqués qu’on puisse aborder certains thèmes, comme l’avortement, l’euthanasie, la recherche sur les cellules souches, la recherche en génétique, ou encore, dans les sciences naturelles, tout ce qui touche à la représentation du monde ou à l’évolution des espèces.

Par ailleurs, autre phénomène préoccupant, les discussions récentes sur le climat, l’aménagement du territoire et la crise sanitaire ont éclairé sous un jour particulièrement cru la distance qui peut exister entre des savoirs reposant sur la critique des sources selon une méthodologie scientifique et des opinions totalement hors sol largement diffusées, relayées et amplifiées sur les réseaux sociaux.

Faut-il s’en inquiéter ?

Sans doute. Certes, la propension de certains à proférer des âneries n’est pas un phénomène nouveau. Le comptoir du Café du commerce a régulièrement servi d’exutoire à ceux qui avaient tout compris avant tout le monde ou qui se sentaient brimés par ce qu’ils percevaient être l’idéologie dominante. Cela prêtait généralement à sourire, et ça n’allait jamais bien loin. Les réseaux sociaux ont radicalement changé la donne en assurant une diffusion maximale, planétaire parfois, à des propos qui n’auraient jadis atteint que quelques dizaines de personnes. Désormais, on peut espérer trouver l’âme sœur à des milliers de kilomètres et former ainsi petit à petit des réseaux, qui se transformeront en autant de bulles cognitives hermétiquement closes. Le sentiment d’avoir raison tout seuls face à la masse d’ignares qui nous entourent est en effet une drogue puissante d’autosatisfaction.

À côté de gens peu ou mal informés, on en rencontre d’autres qui usent des mêmes techniques à la poursuite d’objectifs sectaires et partisans. Ceux-ci sont évidemment plus dangereux que ceux-là.

Tout ceci ne serait pas encore trop grave si ces groupes se pliaient aux contraintes qui régissent les débats dans nos sociétés démocratiques. Quoi de plus normal, de plus sain en effet que le débat d’idées, aussi dur soit-il ? Or les mouvements revendicatifs dont il est ici question développent une stratégie d’intimidation qui impose le silence aux contradicteurs éventuels sous peine de lynchage social, peut-être plus tard de violences physiques. C’est tout simplement insupportable.

La liberté d’expression doit nous demeurer sacrée. Nos sociétés se sont constituées sur la culture du débat contradictoire. L’université est un des lieux privilégiés où l’entrechoquement des idées peut et doit avoir lieu de manière sereine. Il est rendu possible parce qu’on essaie de faire le départ entre ce qui ne serait qu’une opinion, certes respectable comme toutes les opinions, mais en dehors du champ de la connaissance, et la construction d’un savoir qui s’appuie sur des faits, des données vérifiables, et qui s’élabore suivant une méthode rigoureuse, falsifiable, vérifiable.

Supprimer des pans entiers de la connaissance, contraindre les chercheurs à renoncer à des thèmes de recherche, pratiquer l’amnésie historique, ou encore imposer unilatéralement des cadres conceptuels ne peut que conduire à l’obscurantisme, aux heures les plus noires de l’inquisition et des régimes totalitaires.

Stimuler les jeunes à garder un esprit ouvert sur le monde, leur transmettre bien sûr quelques savoirs, mais surtout les équiper du bagage qui leur permettra de construire par eux-mêmes les savoirs de demain, célébrer avec eux le doute méthodique, combattre sans relâche la pensée unique et toutes les formes de dictature de l’esprit, voilà la mission de l’Université, plus que jamais nécessaire. C’est aussi dans ce cadre que la Chaire UNESCO « Pour une science ouverte ! » entend déployer ses activités.